Super Qamis 5.
Dans le gratte-ciel qui semble toucher les nuages, une journée révolutionnaire se lève dans la chambre de Mohammed. Aujourd’hui, c’est le grand jour. Il ouvre les yeux, son cœur tambourine d’excitation. Sa classe organise un concours sur les inventions du futur pour prendre soin de la planète, et Mohammed est sûr d’avoir la meilleure idée.
Il saute de son lit et après ses invocations et sa prière du matin, il fonce retrouver abi dans le salon. Abi est accoudé à la table, son téléphone à la main, mais il relève la tête en voyant son fils arriver.
« Alors, prêt pour le grand jour, mon inventeur ? » demande abi en souriant.
« Prêt et même plus que prêt ! Tout le monde va être bluffé, abi. Je suis sûr qu’ils n’ont jamais vu un système d’arrosage aussi intelligent. »
Depuis des semaines, ils ont conçu ensemble ce système ultra-moderne. Des tuyaux fins comme des cheveux, des capteurs bricolés, le tout relié à une application mise en place par abi qui parle avec une voix de robot rigolote : « Attention, votre plante est en train de devenir un désert ! » ou encore « Trop d’eau, elle va se transformer en poisson ! ». Mais ce qui le rend fier, c’est la plante au centre de son projet : une menthe, la préférée de son abi, « comme ça oumi pourra nous preparer le meilleur thé au monde avec la meilleure menthe au monde » aime nous rappeler abi.
Abi se lève et tapote l’épaule de Mohammed avant de partir au travail : « Je n’ai aucun doute Mohammed. Tu vas tous les impressionner aujourd’hui. » Mohammed est sur son petit nuage. Son projet va éblouir tout le monde. À l’école, tout le monde en parle déjà, curieux de découvrir son invention. Certains chuchotent qu’il pourrait bien gagner le concours.
Mohammed rejoint le Salon avec précaution, son précieux projet dans les mains. Il voulait faire une dernière vérification avant de partir pour l’école. Mais là, tout bascule.
Un petit bourdonnement. Une mouche. Elle vole en zigzag, autour de la menthe insouciante.
Mohammed jette un coup d’œil au chat, paisiblement endormi sur le canapé. « Bon, lui, il ne bougera pas », pense-t-il. Mais à peine a-t-il détourné le regard que le félin se réveille, les yeux ronds comme des billes.
En une fraction de seconde, c’est le chaos. Le chat bondit comme une fusée, atterrit pile sur la table, fait déraper le pot de menthe qui bascule au ralenti… et s’écrase au sol dans un bruit sourd.
Mohammed reste figé. Le chat, quant à lui, semble satisfait de sa performance. Il s’assoit fièrement et commence à se lécher la patte, comme si rien ne s’était passé.
« Noooon ! Pas ma menthe connectée ! » crie Mohammed.
Oumi accourt, inquiète : « Qu’est-ce qui s’est passé ? Mohammed, ça va ? »
Mohammed, au bord des larmes, montre le coupable.
« Le chat ninja… il a tout détruit. Mon projet… c’est fini. »L’idée d’aller à l’école lui semble insurmontable. Comment affronter ses camarades les mains vides ?
« Je ne veux plus y aller, oumi… À quoi bon ? Ils vont se moquer de moi… »
Oumi s’accroupit à côté de lui et pose sa main sur son épaule.
« Mon fils, le Prophète (paix et salut sur lui) a dit : “Si l’Heure survient alors que l’un de vous tient en sa main un plant, qu’il le plante avant que ne se lève l’Heure, s’il en a la possibilité.” On ne doit jamais abandonner jamais. Même quand tout semble perdu. »
Mohammed hoche la tête. Les mots d’oumi apaisent son cœur. Il essuie ses joues, retrouve son sourire et, alors qu’il balaie du regard les restes de son projet, une idée germe en lui. Il fouille dans un placard et en sort un vieux pot d’oumi. Puis, avec précaution, il ramasse une petite pousse de menthe, miraculeusement intacte, et la replante dans un peu de terre récupérée du sol.
Il se relève, son regard déterminé. « Je ne vais pas me laisser abattre. J’irai avec ce que j’ai. Ce n’est peut-être pas ce que j’avais prévu, mais c’est une nouvelle opportunité »
Il attrape son sac et file vers la porte. « Je vais être en retard sinon ! » Oumi le regarde partir silencieusement, un peu inquiète, mais aussi fière de voir son fils relever la tête et ne pas abandonner malgré le désastre.
À l’école, les projets défilent les uns après les autres. Une mini-éolienne, un composteur automatique, une serre connectée… Tous sont impressionnants. Mohammed sent la pression monter.
Son nom est appelé. Il avance, son petit pot de menthe entre les mains.
Un silence s’installe. Adam ne rate pas l’occasion :
« Euh… c’est ça ton projet du futur ? Une pot moche et une plante presque invisible ? »
Quelques rires fusent, mais Zyad intervient aussitôt :
« Ne te fie pas aux apparences, Adam. Je suis sûr que Mohammed va nous surprendre. »
Mohammed prend une grande inspiration et avance d’un pas assuré. Il brandit son petit pot de menthe et sourit :
« Ce matin, mon projet était prêt. J’étais persuadé que tout allait bien se passer. Mais parfois, rien ne se passe comme prévu. Et dans mon cas… c’était un chat. »
La classe éclate de rire. Mohammed continue, avec un sourire amusé :
« Un chat déterminé et une mouche… Voilà les vrais gagnants du concours d’aujourd’hui. Mon invention ? Écrasée en une fraction de seconde. »
Il marque une pause, puis reprend d’une voix plus posée :
« Mais ce matin, en ramassant les morceaux, j’ai compris quelque chose d’important. »
Un silence s’installe. Tous sont suspendus à ses mots.
« Le Prophète (paix et salut sur lui) a dit : “Si l’Heure survient alors que l’un de vous tient en sa main un plant, qu’il le plante avant que ne se lève l’Heure, s’il en a la possibilité.” »
Il jette un regard à sa plante et poursuit :
« Quand tout s’écroule autour de nous, on a toujours deux choix : abandonner, ou continuer à planter. Ce matin, mon projet était détruit, mais j’ai trouvé cette petite pousse de menthe encore intacte. Alors, plutôt que de baisser les bras, j’ai décidé de la replanter. »
Il soulève son pot avec un sourire.
« Ce n’est peut-être pas l’invention révolutionnaire que j’avais prévue, mais elle est là. Elle grandira. Comme moi. Comme chacun de nous. Parce que la véritable force, ce n’est pas d’éviter les chutes, mais de se relever à chaque fois. »
Un silence respectueux règne dans la salle. Même Adam, d’habitude moqueur, semble réfléchir.
Le verdict tombe. Mohammed ne gagne pas le concours. Son projet n’est même pas classé parmi les meilleurs. Pourtant, alors qu’il quitte la salle, plusieurs camarades viennent le voir, curieux.
« Franchement, ton histoire m’a marqué. » dit l’un d’eux.
« C’était inspirant… » ajoute un autre.
Mohammed réalise alors que même s’il n’a pas gagné, il a réussi à transmettre quelque chose d’important. Sur le chemin du retour, une étrange satisfaction l’envahit.
Rentré chez lui, il trouve abi qui l’attend avec un bouquet de menthe fraîche et tout le matériel nécessaire pour recommencer.
« Pour patienter jusqu’au système 2.0, champion. Cette fois, on le rendra encore plus performant. »
Ils s’installent autour du meilleur thé au monde, parfumé à la menthe. Mohammed prend une gorgée et sourit tendrement :
« Oumi, ton thé reste le meilleur, même sans la meilleure menthe du monde. »
Abi éclate de rire, et déjà, ils parlent du projet qu’ils vont relancer.
« Mais cette fois, abi, faudra prévoir une alarme anti-catastrophe ! » lance Mohammed, prêt à tout recommencer.
Alors qu’il savoure son thé, il repense à sa journée. À tout ce qui s’est effondré… et à tout ce qui a poussé à la place.
Il comprend enfin que lorsqu’on s’apprête à faire quelque chose de bien, il ne faut jamais reculer, même quand le chemin se complique. Car chaque épreuve, aussi imprévue soit-elle, est comme une graine enfouie dans la terre : invisible d’abord, fragile peut-être, mais avec du temps, de la patience et de la persévérance, elle finit toujours par éclore.
Et parfois, les plus belles graines, ce sont celles qu’on plante dans le cœur des autres.



